La culture en quête de sens

Publié le par jose

"Des hommes et des dieux", de Xavier Beauvois

 

   "Des hommes et des dieux", le film événement en hommage aux moines de Tibéhirine.

 La culture en quête de sens:

 le grand retour de Dieu

Événement culturel de la rentrée, le film de Xavier Beauvois témoigne que nos sociétés restent taraudées par le spirituel.

« Un instant de grâce » (Paris Match), « Une sorte de miracle » (Rue89), « Bouleversant et humain » (les Inro­c­kuptibles), « Un véritable chant d’amour » (la Tribune) : sur les murs de Paris, en ce début du mois de septembre, une impressionnante litanie de superlatifs salue la sortie du film de Xavier Beauvois sur les moines de Tibéhirine, Des hommes et des dieux, qui, déjà au dernier Festival de Cannes, avait enflammé la critique, qui lui aurait bien donné la palme d’or à l’unani­mité – le jury présidé par Tim Burton lui décernera le grand prix. Sorti en salles le 8 septembre, ce film sublime et sans concessions au spectaculaire (lire notre critique) est assurément l’événement de la rentrée culturelle.

Un événement qui, outre son importance artistique, va encore un peu plus renforcer la présence de Dieu au box-office culturel de ces derniers mois. Comment ne pas s’étonner en effet de constater qu’à l’heure où le christia­nisme est souvent décrié, où le pape est constamment vilipendé dans des médias qui citent plus l’Église catholique au rayon des polémiques que dans la rubrique “spiritualité”, où la crise des vocations est à son comble, le public plébiscite des œuvres et des artistes qui, d’une manière plus ou moins directe, lui parlent de Dieu ?

Avec son roman En avant, route !, mettant en scène de façon drolatique un pèlerinage sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle, Alix de Saint-André a caracolé tout l’été dans la liste des meilleures ventes, non loin du livre des frères Bogdanoff sur… le Visage de Dieu. Succès qui fait écho à l’enthousiasme grandissant de ce che­min, qui attire chaque année plus de monde, croyants et incroyants, qui tous, d’une façon où d’une autre, se mettent en route dans l’espoir plus ou moins formulé de rencontrer l’Esprit.

Événement de la rentrée littéraire, le nouveau roman de Michel Houellebecq, la Carte et le Territoire (Flammarion) nous explique que son personnage central, Jed, « était familier des principaux dogmes de la foi, dont l’empreinte sur la culture occidentale avait été si profonde – alors que ses contemporains en savaient en général un peu moins sur la vie de Jésus que sur celle de Spiderman », et contient aussi de longs développements sur sainte Hilde­garde de Bingen et saint Thomas d’Aquin.

Plus improbable encore : en pleine crise pédophile, plus de 350 000 per­sonnes ont fait un triomphe à Spiritus Dei, un disque enregistré par un trio de prêtres inconnus. Plus proche de la variétoche que de Bach, l’initiative fut soufflée par Didier Barbelivien, sur le modèle du succès de The Priests, trio irlandais qui a vendu plusieurs millions d’exemplaires de son disque dans le monde entier, à Mgr Di Falco Leandri, évêque de Gap. Celui-ci a saisi l’occasion de réunir des fonds pour divers projets caritatifs, mais aussi « d’annoncer le message d’amour du Christ, dont l’Église est le relais, par le moyen de communication universel qu’est la musique ».

Si cette concomitance étonne alors que l’Église traverse depuis deux ans une zone de fortes turbulences sur fond de polémiques, le phénomène n’est ni nou­veau ni isolé, comme nous le rappelle le triomphe public récent de deux films “religieux”, le Grand Silence, documentaire quasi muet de trois heures sur un monastère trappiste, et l’Île, le portrait d’un fou de Dieu par Pavel Lounguine. Sans se lancer dans une énumération qui serait fastidieuse, on peut rap­peler quelques jalons pour s’apercevoir que le déclin du catholicisme en Occident n’a jamais empêché le monde de la culture de s’intéresser à son univers. En 1964, le communiste Pasolini dédie son Évangile selon saint Matthieu au « glorieux pape Jean XXIII » ; le film, magnifique et radical, est récom­pensé au Festival de Venise. En 1986, le césar du meilleur film va à Thérèse, l’œuvre d’Alain Cavalier qui retrace la vie de sainte Thérèse de Lisieux, et l’année suivante, c’est Mau­rice Pialat qui rafle la palme d’or à Cannes avec l’adaptation de Sous le soleil de Satan, de Bernanos : rien de tel que des athées pour faire du bon cinéma chrétien. Sans aller jusque-là, pen­sons à la façon dont Woody Allen ne cesse de questionner le silence de Dieu et ses consé­quences sur le com­porte­ment humain. Si un acteur comme Michael Lons­dale (lire notre entretien dans Valeurs actuelles) n’hésite pas à témoigner de sa foi, l’intérêt pour la religion peut venir aussi de sources plus inattendues, comme l’actrice Virginie Ledoyen, qui a récemment consacré son premier documentaire, Au nom du Père, à ten­ter de comprendre la démarche de jeunes séminaristes. Comme l’a dit Benoît XVI aux Bernardins en 2008, « l’actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne ».

L’Église a toujours été consciente de l’importance de cet enjeu, et les papes du XXe siècle n’ont cessé d’inciter les chrétiens à ne pas déserter le champ des arts et de la culture. Benoît XVI, en particulier, en a fait l’un des axes forts de son pontificat, rappelant dans son discours au collège des Bernardins que c’est en cherchant Dieu que les moines médiévaux posèrent les bases de la culture européenne et, qu’à l’inverse, « une culture purement positiviste » qui exclurait « la question concernant Dieu serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’huma­nisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves ». Si la culture est à l’évidence une voie indispensable vers la quête de sens, elle ne suffit pas à elle seule à le fournir, et les totalitarismes du XXe siècle sont là pour nous le rappeler, qui ont vu des hommes de haute culture basculer tranquillement dans la barbarie. Faute de reconnaî­tre la possibilité même d’un sens, une large partie de la culture contemporaine, et notamment dans les arts plastiques, s’est d’ailleurs égarée dans un nihilisme absolu et déshumanisant.

C’est ici que le christianisme a une carte importante à jouer, comme l’explique Jean-Pierre Denis, directeur de la rédaction de la Vie, dans son nouveau livre, Pourquoi le christianisme fait scandale, sous-titré la Nouvelle Contre-Culture. L’auteur ne le cite pas, mais l’expression évoque un discours pro­noncé par Benoît XVI à Malte le 18 avril : « Dans le contexte de la société européenne, les valeurs évangéliques encore une fois deviennent une contre-culture, tout comme elles l’étaient au temps de saint Paul. » Aujourd’hui mar­ginal, explique Jean-Pierre Denis, rin­gardisé en tant qu’institution, le christianisme peut faire de cette marginalité un atout dans une société qui garde le culte de la subversion. À l’heure où les idéologies qui ont contribué à reléguer le christianisme en seconde division sont mortes, après l’échec des messianismes du XXe siècle, alors que l’idée de progrès connaît une crise sans précédent, alors même que le libéralisme, qui s’était cru triomphant il n’y a pas si longtemps, montre cruellement ses limites et que la fragmentation à la­quelle il veut condamner l’individu le laisse pro­fon­dément insatisfait, le reflux de ses adversaires laisse apparaître un christianisme pas si moribond que cela. Devant une atomisation généralisée – des savoirs, de la culture, de la société – qui laisse l’homme dans un face-à-face avec lui-même qui ne lui permet plus de savoir où il va, l’homme occidental peut se tourner vers le christianisme comme vers un “spécialiste du sens”, comme l’expliquait Lacan.

« Sur tous les terrains où le christia­nisme a été mis en déroute, écrit Jean-Pierre Denis, il apparaît aujourd’hui non seulement comme l’une des seules instances critiques (la seule ?), mais aussi comme l’une des seules forces (la seule ?) à porter le souci d’une réunification de notre culture, autrement dit d’une réconciliation avec nous-même. » À l’homme éclaté, écartelé entre des appétits successifs, le christianisme oppose sa vision d’un homme contemplé dans la globalité de son être. À la marchandisation de toute chose, à la relativisation de la dignité humaine, à la disparition « du sexe dans la pornographie, de la loi dans le droit à tout, de la science dans la technique, de la raison dans le nihilisme, de l’esthétique dans le publicitaire, de l’éducatif dans le divertissant », le christianisme apparaît comme la seule instance à oser apporter une réponse globale qui ne craint pas d’être une idéologie, puisqu’elle reste avant tout une ren­contre (ce que montre de superbe façon le film de Xavier Beauvois). La seule qui ose encore défendre, note encore Jean-Pierre Denis, ces notions oubliées qui font la grandeur de notre humanité : civilisation, universalité, vérité. Le christianisme demeure la seule proposition concrète selon laquelle non seulement “un autre monde est possible”, mais encore est déjà là, à l’œuvre.

Le monde le sait bien, qui tout en proclamant la mort programmée du catholicisme, se saisit de la moindre prise de position du pape pour la com­menter à l’infini, que ce soit pour la dénoncer (la polémique mondiale sur le préservatif) ou la récupérer (la polémique française sur les Roms). Encore faut-il, pour pouvoir jouer pleinement son rôle de contre-culture, que le christianisme ne tombe pas dans l’illusion, comme une certaine pastorale des années 1960, de vouloir épouser le discours ambiant, mais assume au contraire sa radicale étrangeté, qui fait sa plus puissante attraction. N’est-ce pas le sens de l’éloge paradoxal que Michel Houellebecq, dans la Carte et le Territoire, fait des « jeunes prêtres urbains », « humbles et désargentés, méprisés de tous, soumis à tous les tracas de la vie urbaine sans avoir accès à aucun de ses plaisirs, [qui] constituaient pour qui ne partageait pas leur croyance un sujet déroutant et inaccessible » ? « Ce qu’il y a de fou dans le monde, écrit saint Paul, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages. » 

 

Laurent Dandrieu

source : valeurs actuelles

Publié dans Points de vue

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