Jean Clair et l'art comptant pour rien !

Publié le par jose

Jean Clair, de son véritable nom Gérard Régnier, conservateur général du patrimoine, est aussi un délicat écrivain. Ancien directeur du musée Picasso, commissaire de grandes expositions nationales, directeur de la Biennale de Venise du centenaire, ancien professeur d'histoire de l'art à l'Ecole du Louvre, fondateur des Cahiers du Musée d'art moderne, il est membre de l'Académie française depuis mai 2008 et a publié une vingtaine d'ouvrages -romans, journaux, essais.Il signe aujourd'hui deux livres qui se font écho: «L'Hiver de la culture» (pamphlet sur l'art contemporain et la politique des musées)et «Dialogue avec les morts», (souvenirs autobiographiques et réflexions sur l'art).

 

Rencontre.

 

Cette culture dont vous proclamez le triste hiver, comment la définissez-vous?

 

Jean Clair - L'abus du mot « culture » depuis une trentaine d'années - « culture d'entreprise » pour le travail, « culture de l'agressivité » pour la grève, « culture du terrain plat » pour le football, etc. -, m'a poussé à consulter le dictionnaire - préoccupation essentielle d'un « immortel » ! Le terme est récent. Il apparaît au XIIIe siècle dans son acception agricole et prend son sens moderne de culture de l'homme par lui-même et pour lui-même au XVIe siècle. Alors que la culture est supposée non pas diviser mais pousser les peuples à participer d'un certain humanisme, depuis quelques années, le concept s'est parcellisé, vidé de son sens en proliférant à l'instar d'une masse de cellules cancéreuses. L'Europe chrétienne du Moyen Age, puis l'âge de la raison et des Lumières ont existé bien plus fortement que notre malheureuse Union européenne. J'ai retrouvé au nord de la Norvège, au-delà du cercle polaire, une petite église de bois ornée d'un retable flamand du XVe siècle parvenu dans ces solitudes glacées grâce au commerce des marchands de la Hanse. Est-il besoin de rappeler le labourage culturel prodigieux que fut l'Europe des philosophes à l'époque de Frédéric II de Prusse et de Catherine de Russie ? On chercherait vainement l'équivalent dans le faubourg industriel de Bruxelles où niche le musée de l'Europe, surprenante abomination de par la pauvreté des artefacts et objets qui y sont présentés. On entre en piétinant des clichés géants, plaqués au sol, de villes européennes bombardées en 1944-1945 - épais symbole -, pour terminer la visite dans la reconstitution grandeur nature d'une boîte de nuit des années 1980 avec des figures de jeunes dansant sur des airs de disco. On a droit au son, bien évidemment, ainsi qu'aux flashs stroboscopiques. Dans ce cala miteux parcours, au détour des salles et installations, s'offrent à l'admiration des foules des objets originaux comme, par exemple, le chapeau de Robert Schuman ou la canne de Winston Churchill... Voilà ce que l'Union européenne a imaginé pour s'illustrer. Le phénomène est général, de ce dépérissement, de ce dépècement, de cette désolante misère. La France y est soumise, comme tous les autres : je ne peux m'empêcher, lorsque j'entends battre tambours, sonner trompettes, vociférer jeunesses et ronfler les haut-parleurs au cours de ces carnavals assourdissants dont Paris est devenu le lieu, Nuit des musées, Fête de la musique, Nuit blanche, Parade de ci et Techno de ça, de penser que j'assiste au dérou lement rituel de funérailles où, célébrées par des corps nus et peinturlurés, on va enterrer joyeusement et sauvagement les restes de ce qui fut notre culture.

 

Il y a chez vous l'humeur de l'amateur solitaire, mais aussi celle du conservateur de musée...

 

Le musée fut tour à tour le trésor des églises, la collection personnelle de grands monarques, puis, avec la Révolution, le lieu privilégié des arts et des sciences, présentant les spécimens de création les plus somptueux, les plus admirables du génie humain. Il y régnait une hiérarchie dictée par la notion de l'histoire, d'une flèche du temps, avec une origine, une direction et, éventuellement, une fin. Cela a fonctionné durant deux à trois siècles. Et puis ces dernières décennies est survenue une crise : l'idée d'un musée présentant de manière ordonnée des œuvres relevant du génie spécifique d'un peuple ou d'une nation a été supplantée par celle d'un entre pôt d'objets susceptibles d'être distribués partout sur la planète, quels que soient les points de chute, au gré des intérêts économiques et quel qu'en soit le sens originel. Les œuvres sont désormais louées, et non plus prêtées à titre gracieux sur des bases de générosité intellectuelle. La machine s'est emballée avec la métamorphose du musée traditionnel, témoignage de l'histoire d'un pays, signe d'identification extrêmement fort, en une sorte de lieu de recel d'un butin légué par les siècles, à exploiter impunément. Et voilà que la même machine commence à se gripper avec la mise en danger du patrimoine. Non seulement l'exploitation des œuvres ne sert pas à accroître les collections, mais leur transport trop vite et trop loin implique une conservation dans des con ditions anormales. Je pense évidemment ici au Louvre d'Abu Dhabi - avec l'espèce de préfiguration de ce que je n'ose appeler le choc des cultures. Mais enfin, mais enfin !

 

Dans quel sens dites-vous cela?

 

L'art ainsi exporté ne se réduit plus qu'à un magasin de curiosités où les œuvres sont entassées selon des critères qui ne sont plus ceux ni de la Foi, ni de la Raison, ni de l'Histoire. Certains ont cru que, par une vertu magique, elles prendraient un sens au regard d'autres cultures. L'expérience prouve le contraire. Lorsque le Louvre a acquis Les Trois Grâces de Cranach, la page du Monde où figurait l'affiche du tableau a été, sur les exemplaires livrés à Abu Dhabi, caviardée aux endroits sensibles : seins et sexes. De même, la première exposition de Picasso dans l'émirat ne présentait-elle que des natures mortes cubistes, ce qui ne gênait personne. N'interprétez pas à mal mes propos : il n'est pas question de mettre en cause la diversité des cultures, mais c'est justement en la reconnaissant, en sachant en définir l'éventuelle antinomie, que l'on fera litière de la doxa qui veut qu'elles soient interchangeables. J'ai vécu à l'étranger, je parle plusieurs langues, je suis passionné par les cultures étrangères et ne crois pas que, par un phénomène d'osmose, elles vont se fondre les unes dans les autres pour un hosanna à la gloire d'un Esprit universel.

Evoquant le message profond des œuvres, vous racontez une anecdote intéressante: des Coréens en méditation devant des figures du Bouddha exposées dans un musée...

Ce qui ne signifie pas que j'attende de nos visiteurs qu'ils se signent devant des peintures religieuses... Mais il est intéressant de voir l'église catholique placer des icônes orthodoxes à peu près partout dans les églises. Comme si, après certaines aberrations, comme par exemple cette sculpture grandeur nature du Christ sur une chaise électrique dans la cathédrale de Gap, elle reprenait soudain conscience que l'image avait un sens et qu'on ne pouvait pas totalement en faire fi. Il y a même un certain malaise, l'icône n'étant pas dans la tradition catholique... Le fond de la question est que la puissance de la représentation refait surface de la façon la plus violente aujourd'hui, dans une confrontation avec les spiritualités qui n'ont jamais voulu utiliser l'image. Ce qui nous ramène à une époque où, au début de l'Europe, les plus belles fresques, peintures et sculptures n'étaient pas dans la nef, en bas, pour la délectation des fidèles, mais dans les chapelles supérieures, parce que faites pour Dieu et non pour les hommes. La puissance de l'image relevait de l'invisibilité et non de la visi bilité. A Naples, la nécropole de San Gennaro datant du IIe siècle est ornée de figures dans le goût pompéien - où Hercule et Vénus sont devenus Adam et Eve - qui ne sont pas faites pour être vues. Elles reposent dans une obscurité qui regarde vers Dieu. Or nous voici passés de cette position devenue incompréhensible... à nos yeux, à l'hyper-visibilité du musée. L'hyper-visibilité, ou l'image profanée... Quand l'œil remplace tous les sens, mais sans conscience, on ne voit plus rien du tout... Les Occidentaux - nous - se sont indignés que les caricatures de Mahomet publiées dans un quotidien du Danemark, ce pays si démocratique, aient pu déchaîner la fureur des masses musulmanes (sous-entendu : illettrées). C'était oublier que les images ont un pouvoir que nous avons oublié, à force d'en user. C'était ne pas voir, par exemple, que ces dessins n'étaient pas sans évoquer les caricatures du journal nazi Der Stürmer vis-à-vis des Juifs... Nous serons donc tôt ou tard obligés de reconsidérer notre politique des images, sous réserve que les deux puissances qui les maîtrisent, l'Eglise et l'Etat, soient elles-mêmes conscientes de la gravité de la chose et ne deviennent pas les complices de cet hyper-visibilité imaginale qui aboutit à une totale confusion, faite de ce divertissement superficiel dont les musées sont devenus la proie.

 

L'identité, dites-vous, est essentielle en art...

 

Si l'on regarde la fortune critique de certains peintres européens aux Etats-Unis, on observe que seuls les artistes affirmant leur appartenance à une culture nationale rencontrent du succès. Ainsi d'Anselm Kiefer, dont les œuvres exaltent non sans arrogance la grandeur de l'Allemagne. Ainsi de son compatriote Georg Baselitz. Ainsi de la jeune peinture italienne avec Sandro Chia ou Paladino. Intéressant, au reste, que le champ de reconnaissance outre-Atlantique concerne les deux grands vaincus de la Seconde Guerre mondiale. Chez nous, rien de tout cela. Résultat ? Disparition de l'art français du marché international, en particulier américain, en dépit des efforts incessants fournis par l'Etat pour montrer la peinture française au Guggenheim de New York. Chaque fois, cela a été une catastrophe. Notre absence d'identité, sinon notre refus d'en posséder encore une, n'intéresse pas les Américains...

N'est-ce pas aussi une question de choix des œuvres de la part de nos responsables culturels ?

Assurément. Le marché de l'art soutenu par l'Etat ne fonctionne pas selon les lois du marché, or les conservateurs des musées - je parle ici d'expérience - sont les plus mal placés pour acheter ou non tel ou tel artiste contemporain. Les choix opérés depuis vingt ans aboutissent à l'entassement de 150 000 à 200 000 œuvres sans valeur croupissant dans les caves des fonds régionaux d'art contemporain (Frac). On n'ose plus les montrer. Elles ont un prix virtuel, bien sûr, mais si on les sortait sur le marché, elles seraient invendables. Nous avons de grands artistes ignorés des institutions qui survivent grâce à un petit milieu de collectionneurs avisés, mais ce n'est pas le lot commun.

Parlons des «abattoirs culturels», expression qui aurait pu être le titre de votre livre.

J'y ai pensé, en effet. C'est Georges-Henri Rivière, fondateur du Musée national des arts et traditions populaires, qui en est l'inventeur, expliquant qu'on ne mesurait pas l'importance d'un musée à la quantité de ses visiteurs mais au petit nombre de ceux qui auront appris et aimé quelque chose. Je crains en vérité que nous soyons entrés dans l'ère desdits abattoirs dès lors que pour inscrire une exposition au programme et en financer la production, l'unique question est : «How many?» (Combien de recette ?) Si l'on ne garantit pas 300 000 tickets d'entrée en évaluation basse, pas de projet. Il m'a fallu quatre ans pour imposer « Mélancolie-génie et folie en Occident » au Grand Palais, à Paris. L'exposition a par la suite été portée aux nues, mais rien ne dit que les décideurs qui en reconnaîtraient (vaguement) le sens l'agréeraient aujourd'hui. Je ne « passerais » plus. « Crime et Châtiment », au musée d'Orsay, fut un vrai succès, comme « Mélancolie », mais ce fut grâce à Robert Badinter, à son prestige, son pouvoir de conviction, sa passion. Alors, bien sûr, on me rebat les oreilles avec les 500 000 visiteurs que l'exposition Jeff Koons aurait drainés à Versailles. Mais pour quel art, quelle émotion, quelle connaissance en vérité, où le bouffon serait le sésame de la maison du roi ? Le nombre est facteur d'équilibre financier. Rien de plus. Dans cette épure comptable, l'intérêt intellectuel est proche de zéro. De même pour le choc sentimental. Pour vous dire le fond de ma pensée, quand les déchets ne sont plus maîtrisés, ils débordent. Quand on ne peut plus les contenir, on les déverse dans les musées et, parfois, les châteaux, en les baptisant œuvres d'art. «Vous tous qui souffrez comme moi du grand dégoût, vous pour qui le Dieu ancien est mort et qui n'avez pas encore de nouveau Dieu...», soupirait Nietzsche.

 

Détaillons ces «déchets»...

 

Si vous voulez.

Jeff Koons avec son homard et ses cochons roses, Damien Hirst avec son crâne endiamanté et ses morceaux de vache dans du formol, Christian Boltanski avec ses métaphores chiffonnières sur la Shoah, ou bien encore Maurizio Cattelan avec Hitler en prière et Jean PaulII terrassé par une météorite, sont-ils un simple temps dans l'art, ou cela va-t-il durer?

Le phénomène est à mettre en parallèle avec celui des hedge funds et de la titrisation - ou comment réussir à partir de rien. Le marché roule sur des sommes fabuleuses, à coups de millions de dollars sur des biens douteux, avec pour principe la chaîne de Ponzi à la Madoff. Le dernier qui constatera l'imposture sera le cocu. On comprend qu'il n'y ait pas de candidats à la clairvoyance. Mais il y a bien plus fort : l'un de nos plus grands musées d'art contemporain vient d'acheter une œuvre qui n'existe qu'en esprit. Le projet étant, par contrat, dûment signé avec l'artiste de ne pas exister. Catégorie inattendue du Sublime ! Nous voici, comme pour la bulle immobilière, face à une bulle artistique. J'attends son éclatement, sans oublier qu'elle est entretenue et gonflée par l'autorité de nos musées nationaux, qui ont dans leurs réserves l'encaisse or garantissant l'émission des titres les plus extravagants. C'est là où le système est pervers : dès lors que Koons est exposé à Versailles ou à Beaubourg, il est nimbé des reflets de Versailles ou de l'autorité scientifique supposée du con ser vateur de Beaubourg. L'émission de titres pourris est garantie par le fait que Beaubourg collectionne Picasso, Matisse ou Bonnard, et que, ipso facto, ces improbables créances participeraient de la suite de cette longue histoire. Ainsi, par contamination, l'objet sans valeur se retrouve valorisé.

 

C'est ainsi qu'on vous crédite d'un certain pessimisme. Mais ne pourrait-on pas imaginer que l'hiver de la culture soit votre propre hiver?

 

Les réflexions d'un vieillard sur son lit de mort, face à un monde qui lui échappe ? Bah ! Aussi longtemps que j'aurai cette énergie de penser, je n'aurai aucune crainte sur mon état moral et physique. Le philosophe dans son coin dans le tableau de Thomas Couture figurant Les Romains de la décadence, c'est un cliché ! Si j'étais né vingt ans plus tôt, j'aurais vécu le national-socialisme, époque où l'on pouvait désespérer de tout. Et c'est passé. Ce que nous vivons aujourd'hui n'est guère qu'un temps de frivolité, de futilité, qui n'empêchera nullement l'existence de grands artistes. J'aime cette phrase de Goethe : «Ce que je n'ai pas dessiné, je ne l'ai pas vu», démarche impliquant aussi bien la jouissance esthétique que l'acte de conscience et de création. Là est toute l'histoire de l'art occi dental, comme du cheminement scientifique. Aussi longtemps que l'homme vivra, il se trouvera toujours quelqu'un qui - sans se poser le problème d'aller à l'Ecole nationale supé rieure des beaux-arts ou de se faire coopter par le ministère de la Culture - prendra une feuille de papier et un crayon pour dessiner la feuille d'arbre qu'il vient de voir. Il y a là une espèce d'impulsion tout aussi primitive - peut-être un peu moins quand même - que le fait de déféquer inhérent à notre art con temporain. Un besoin de dessiner, et cela de façon merveilleuse. Au degré 1 de la création auquel nous sommes aujour d'hui ravalés, cela existe toujours. Si ce n'est à Paris aujourd'hui, en 2011, ce sera peut-être à Tegucigalpa en 2050. Les pulsions dans l'homme sont telles qu'il aura sans cesse besoin de vérifier que le monde existe en créant.

 

Source : Le Figaro Magazine

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